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La Passion suspendue : Marguerite Duras

Marguerite Duras (1914-1996), écrivain français, 1955.

Marguerite Duras (1914-1996), écrivain français, 1955.

Journaliste à «la Stampa», Leopoldina Pallota della Torre rencontre Marguerite Duras en 1987. Il a fallu parlementer longtemps, dit-elle, pour convaincre la romancière, occupée à écrire le scénario de «l’Amant», de la recevoir dans son appartement de la rue Saint-Benoît. La journaliste se souvient de l’avoir d’abord vue «de dos, petite, très petite, assise comme toujours, dans sa chambre poussiéreuse, encombrée de papiers et d’objets, les coudes appuyés à son bureau».

L’entretien, entrecoupé de coups de fil pendant lesquels Marguerite attrapait la main de Leopoldina pour l’empêcher de noter ce qu’elle disait, va durer trois heures. Il sera le premier d’une série, où Marguerite se laissera aller aux confidences avant de mettre un terme brutal à la conversation. «Comme s’il avait attendu le signal, Yann [Andréa, son compagnon] arrivait d’une autre pièce en proposant, comme d’habitude, de l’accompagner dehors, et lui mettait délicatement son manteau couleur fraise.»

Ces entretiens, qui parurent à l’époque en Italie, ne furent jamais réédités depuis et demeurèrent curieusement ignorés des éditeurs français. Marguerite s’y confie pourtant avec une sorte d’abandon tranquille, comme si elle avait pressenti que ses mots ne tomberaient jamais dans des oreilles françaises.

Elle y dit son amour pour la télévision («Il faut la regarder tous les jours, attentivement, tout en sachant que c’est un bavardage creux, une réalité aplatie»), parle librement de son amitié avec François Mitterrand, évoque de manière très précise sa vie sexuelle et les hommes qu’elle a aimés, ne se dérobe nullement quand la journaliste l’interroge sur son alcoolisme. Mais c’est surtout sur son enfance, sur sa famille et sur sa vie d’écriture que la grande romancière, avec cette lucidité exemplaire, cette intelligence impitoyable et cette puissance émotionnelle phénoménale dont ses livres sont chargés jusqu’à la gueule, se livre comme jamais.

Didier Jacob

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Leopoldina Pallotta della Torre. (©Chiara Donn)

Leopoldina Pallota della Torre : Vous êtes née à Gia Dinh, à quelques kilomètres de Saigon, et, après d’innombrables déménagements avec votre famille -Vinh Long, Sadec-, vous avez vécu jusqu’à l’âge de 18 ans au Vietnam, alors colonie française. Vous pensez que vous avez eu une enfance spéciale?

Marguerite Duras Je crois parfois que toute mon écriture naît de là, entre les rizières, les forêts, la solitude. De cette enfant émaciée et égarée que j’étais, petite Blanche de passage, plus vietnamienne que française, toujours pieds nus, sans horaire, sans savoir-vivre, habituée à regarder le long crépuscule sur le fleuve, le visage tout brûlé par le soleil.

Comment vous décririez-vous enfant?

Petite, je l’ai toujours été. Personne ne m’a jamais dit que j’étais mignonne, il n’y avait pas de miroir où se regarder chez nous.

Quels sont vos souvenirs les plus anciens?

C’est entre les plateaux, l’odeur de la pluie, du jasmin, de la viande, que j’isole les premières années de ma vie. Les après-midi épuisants en Indochine nous semblaient, à nous, enfants, renfermer cette impression de défi envers la nature étouffante qui nous entourait. Une impression d’interdit et de mystère pesait sur la forêt. Cette période nous plaisait tant, à mes deux frères et à moi, que nous nous aventurions, nous désenchevêtrant des lianes et des orchidées entremêlées, risquant à chaque instant de tomber sur des serpents ou, je ne sais pas, des tigres.

Après la mort de votre père, à 4 ans, vous êtes restée avec votre mère et vos deux frères.

Maintenant qu’ils sont tous morts, je peux en parler tranquillement. La douleur m’a abandonnée. Le plus jeune de mes frères avait un corps maigre, agile – il me rappelait, Dieu sait pourquoi, celui de mon premier amant, le Chinois. Il était silencieux, effrayé, et je n’ai pas pu me détacher de lui jusqu’au jour où il est mort. L’autre était un voyou, sans scrupule, sans remords, peut-être même sans aucun sentiment. Autoritaire, il nous faisait peur. Je l’associe maintenant encore au personnage de Robert Mitchum dans «la Nuit du chasseur», un mélange d’instinct paternel et d’instinct criminel. C’est de là, je crois, que provient cette méfiance que j’ai toujours éprouvée envers les hommes.

Une des dernières fois où je l’ai vu, il est venu chez moi, à Paris, pour me prendre du fric, c’était pendant l’Occupation. Mon mari, Robert Antelme, était déporté dans un camp. J’ai su, bien des années plus tard, qu’il avait volé ma mère aussi, et que, ravagé par l’alcool, il était mort, seul, à l’hôpital.

Le dernier stade de la passion, oui. J’ai longtemps nié l’idée d’une passion que, sous la haine, j’aurais éprouvée pour mon frère. C’est la façon dont il me regardait qui m’a convaincue du contraire. Je ne voulais jamais danser avec lui, quand on nous a offert un tourne-disque: le contact avec son corps m’horrifiait, tout en m’attirant.

[Quand vous êtes arrivée à Paris,] quel type de vie meniez-vous?

Une vie d’étudiante. On suivait les cours, on se retrouvait dans les cafés pour manger des sandwichs et parler, puis le soir on allait dans des brasseries, on était tous jeunes, on n’avait pas le sou. Je ne me souviens pas de grand-chose de ces années-là. Peut-être parce que je n’en parle jamais. Elles me semblent parfois englouties dans le noir.

Quel est le bilan de vos huit années de militantisme dans les rangs du PCF?

Je suis encore une communiste qui ne se reconnaît pas dans le communisme. Pour adhérer à un parti il faut être autiste, névrosé, sourd et aveugle, en quelque sorte.

Marguerite Duras avec François Mitterrand, le 18 mars 1988 (SIPA).

Avec François Mitterrand, le 18 mars 1988 (©Sipa)

Votre premier livre, «les Impudents», date de 1943. Vous aviez 29 ans.

Il parlait de la haine que j’éprouvais à l’encontre de mon frère aîné. J’ai envoyé le manuscrit à Queneau-je ne le connaissais pas-qui travaillait chez Gallimard. Je suis entrée dans son bureau émue, mais sûre de moi. Le livre avait été déjà refusé par tous les autres éditeurs, mais j’étais certaine que, cette fois-ci, on l’accepterait. Queneau n’a pas dit qu’il était beau, il a simplement dit, en levant les yeux: «Madame, vous-êtes un écrivain.» […]

En 1950, ce fut le tour d’«Un barrage contre le Pacifique», le vrai livre sur votre adolescence.

Et aussi le plus populaire, le plus facile. Cinq mille exemplaires vendus. Queneau en était enthousiaste, comme un enfant, il a fait beaucoup de publicité et il s’en est fallu de peu que je n’obtienne le prix Goncourt. Mais c’était un livre politique, anticolonialiste, et à cette époque on ne donnait pas de prix aux communistes. Je l’ai obtenu trente-quatre ans plus tard, avec «l’Amant», qui d’ailleurs reprend les mêmes thèmes: la vie indigente des colonies, le sexe, l’argent, l’amant, la mère et les frères.

Y a-t-il des personnages et des situations du roman qui correspondent à la réalité?

J’avais dû mentir pendant des années sur tant d’histoires du passé. Ma mère vivait encore, je ne voulais pas qu’elle apprenne certaines choses. Et puis, un jour, j’étais seule et je me suis dit: pourquoi ne pas dire la vérité maintenant? Chaque chose dans le livre est vraie: les vêtements, la colère de ma mère, la nourriture douceâtre qu’elle nous faisait avaler, la limousine de l’amant chinois.

Même l’argent qu’il vous passait?

Je sentais que c’était mon devoir de le prendre d’un milliardaire et de le donner à la maison. Il me faisait des cadeaux, nous trimballant en voiture et nous invitant tous au restaurant le plus cher de Saigon. A table, personne ne lui adressait la parole, ils étaient un peu racistes, dans les colonies, et ma famille disait qu’elle le haïssait. Bien sûr, quand il s’agissait d’argent, elle fermait les yeux. Au moins, nous n’aurions pas à vendre ou à hypothéquer le mobilier pour manger.

Quel autre souvenir gardez-vous de cet homme?

Son corps chinois ne me plaisait pas, mais il faisait jouir le mien. Et c’est cette chose-là que j’ai découverte, seulement alors.

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“La Passion suspendue”, par Marguerite Duras, entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre, traduits de l’italien par René de Ceccaty, Seuil, 190 p., 17 euros. (©Seuil)

La force du désir?

Oui, total, au-delà du sentiment, impersonnel, aveugle. Il ne pouvait pas se dire. J’aimais, de cet homme, son amour de moi et cet érotisme-là, enflammé chaque fois par notre profonde ambiguïté.

Vous avez vendu 1,5 million d’exemplaires de «l’Amant», rien qu’en France. Il a été traduit en 26 langues. Comment vous expliquez-vous cet énorme succès?

Dire que Jérôme Lindon, mon éditeur, n’en avait tiré que 5000! En quelques jours, il était déjà épuisé. En un mois, le tirage est monté à 20.000 et j’ai cessé de m’en occuper. Je l’ai laissé là, sans le rouvrir, c’est ainsi que je fais toujours.

On disait, avant que Marguerite Yourcenar ne meure, que vous vous partagiez, elle et vous, la première place des lettres françaises au féminin.

Yourcenar siégeait à l’Académie française. Moi non. Quoi d’autre? Les «Mémoires d’Hadrien» sont un grand livre: le reste, à partir d’«Archives du Nord», me semble illisible. Je l’ai abandonné à la moitié. Parfois, dans la rue, on me prenait pour elle. Vous êtes bien la romancière belge? Oui, oui, je répondais, et je filais.

Venons-en à votre rapport avec Sartre.

Je pense que Sartre est la raison du si regrettable retard culturel et politique de la France. Il se considérait comme l’héritier de Marx, l’unique véritable interprète de sa pensée: c’est de là que sont les ambiguïtés de l’existentialisme.

Vous vous connaissez depuis longtemps, avec François Mitterrand.

Oui, depuis l’époque de la Résistance. C’est une des rares et premières personnes auxquelles j’envoie tous mes livres. Je suis certaine qu’il les lira et qu’il m’appellera pour qu’on en parle ensemble. C’est un homme qui aime beaucoup la vie, Mitterrand.

Pourriez-vous définir le processus même de votre écriture?

C’est un souffle, incorrigible, qui m’arrive plus ou moins une fois par semaine, puis disparaît pendant des mois. Une injonction très ancienne, la nécessité de se mettre là à écrire sans encore savoir quoi: l’écriture même témoigne de cette ignorance, de cette recherche du lieu d’ombre où s’amasse toute l’intégrité de l’expérience.

Ecrire pour exorciser ses fantasmes? Vous-même, vous soutenez la portée thérapeutique de l’écriture.

[…] J’écris pour me vulgariser, pour me massacrer, et ensuite pour m’ôter de l’importance, pour me délester: que le texte prenne ma place, de façon que j’existe moins. Je ne parviens à me libérer de moi que dans deux cas: par l’idée du suicide et par celle d’écrire.

La Passion suspendue, par Marguerite Duras,
entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre,
traduits de l’italien par René de Ceccaty, Seuil, 190 p., 17 euros.

Source: “le Nouvel Observateur” du 20 décembre 2012. 

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